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L’Amour des trois oranges

article publié par Brice Parent le 4 janvier 2008 (modifié le 5 mars 2008 et consulté 2583 fois).

Avant le commencement de la pièce, un petit garçon paraît, salue le public et récite une pièce de vers en manière de prologue.

« Vos vieux serviteurs, les comédiens, dit-il, sont là dans la coulisse, l’oreille basse et la mine allongée, parce qu’ils ont entendu dire qu’on nous reprochait de ne donner que des comédies sentant la moisissure. Soyez calmes, bonnes gens, et permettez-moi de vous adresser deux paroles : Nous voulons vous offrir des comédies nouvelles qui n’ont jamais été représentées. Ne me demandez pas, comment nous avons pu trouver des choses neuves. Quand il pleut après : une longue sécheresse, vous appelez cela une pluie nouvelle ; mais, bien qu’elle vous semble telle la pluie fut toujours de l’eau et l’eau fut toujours, de la pluie. Un vieil habit revient souvent à la mode. Vous allez voir des cas inattendus. Vous entendrez des bêtes, des portes et des oiseaux parler en vers et mériter des couronnes. Vos serviteurs sont prêts à paraître. J’aurais bien envie de vous conter le sujet de la pièce, mais j’ai peur que vous ne me forciez à la retraite avec des cris et des sifflets. C’est L’Amour des trois Oranges. Qu’est-ce que cela ? Je ne regrette pas ce que j’ai dit. Ayez soin de vous faire accompagner do vos grand-mamans »

Le rideau baisse, puis il se relève et l’action commence.

Silvio, roi de Carreau, souverain d’un royaume imaginaire, se plaint à Pantalone de la disgrâce de son fils Tartaglia, prince héréditaire, atteint depuis dix ans d’une maladie incurable, l’hypocondrie. Les médecins ont déclaré qu’il se serait guéri que le jour où on l’entendrait rire. Le roi fait appeler son premier ministre, Léandre, lequel porte le costume du valet de carreau, et il ordonne des fêtes pour dérider la mélancolie de son héritier malade.
La princesse Clarice, nièce du roi, est une caricature des princesses de comédie de Chiari. Elle rêve d’épouser Léandre après la mort de son cousin Tartaglia. La fée Morgane lui a donné une drogue composée de vers martelliens de ces messieurs, qui doit conduire au sépulcre le pâle héritier du roi de Carreau. Cette fée Morgane a pour ennemi le magicien Celio. La fée est la caricature en chair et en os de l’abbé Chiari, et Celio charge habillée et grimée du signor Goldoni. On peut bien penser que, dans le dialogue des Masques, les satires à bout portant ne manquaient pas.

La princesse, qui veut se débarrasser d’un bouffon nommé Truffaldino, que l’on a introduit au palais pour faire rire l’héritier hypocondriaque, propose à son amant d’empoisonner ledit bouffon au moyen de son mélange d’opium et de vers martelliens ; mais Léandre répond que l’opium est inutile, et qu’il fait double emploi avec les vers.

L’auteur nous introduit ensuite dans la chambre il coucher du prince Tartaglia. Le prince est vêtu d’un costume ridicule de malade, il est assis sur une chaise percée et environné de bouteilles de toutes formes, de crachoirs et de pots d’onguent. Le bon Fiorilli contait son mal au public d’une voix lamentable, et son discours bouffon faisait éclater les rires de l’auditoire. Truffaldino, Sacchi, introduit dans la chambre du malade, cherchait en vain à le faire rire ; il examinait les crachoirs et les drogues d’un air capable et y reconnaissait emphatiquement l’influence maligne et morbifique des vers martelliens. Cette scène, d’après le dire de Gozzi, était le triomphe de Sacchi et d’Agostino Fiorilli.
Arrivait au palais la fée Morgane transformée en vieille femme. Trulfaldino la lutinait pour faire rire le prince, et il n’obtenait pas de résultat ; mais la vieille, en se défendant, tombait sur le parquet et montrait ses jambes dans sa chute. A cette vue l’héritier du trône était pris d’un fou rire et se trouvait guéri. La fée, alors se relevait avec fureur et lui annonçait qu’il allait devenir amoureux des trois oranges magiques et qu’il mourrait de douleur s’il ne pouvait les conquérir. Ces trois oranges se trouvaient au pouvoir de Créonta, magicienne et géante, et situées à deux mille milles des États du roi de Carreau.

Rien n’arrête Tartaglia, qui s’arme en guerre et emmène Truffaldino pour l’assister comme écuyer. Le prince est transporté en un clin d’œil au jardin qui renferme les oranges magiques, car, les deux voyageurs sont suivis par un diablotin, armé d’un soufflet dont le vent les pousse par derrière avec une vitesse surhumaine. Quand le souffle cesse, ils tombent par terre, sur leur séant ; ils sont au bout de leur voyage .

Le magicien Celio, protecteur du prince Tartaglia, apparaissait soudain aux regards de son protégé et lui décrivait les périls qui l’attendaient. C’était d’abord une porte de fer couverte de rouille, par le temps, puis un chien affamé, une corde à puits à demi rongée par l’humidité, et enfin une boulangère qui, faute de balai, nettoyait son four avec ses propres chairs (le texte dit en toutes lettres : Colle proprie poppe).
Le prince, sans trop s’effrayer de ces terribles objets, veut passer contre. Celio lui confie alors un onguent pour graisser la porte, un pain qu’il doit jeter au chien affamé, un balai pour la boulangère ; et il lui recommande d’étendre la corde au soleil pour en faire évaporer l’humidité. S’ils réussissent dans cette première entreprise et s’ils parviennent à ravir les trois oranges, ils doivent bien se garder de les ouvrir, à moins qu’ils ne se trouvent sur le bord de quelque fontaine. S’ils se comportent bien, le même diable à soufflet viendra les chercher pour les reconduire dans leur pays, par le même moyen imité de l’abbé Chiari. Tartaglia et son écuyer se voient en présence des redoutables objets qu’on leur, a décrits et qui se trouvent comme une défense devant le château de la fée Créonta. Ici, dit Carlo Gozzi, j’appris à connaître, quand la scène s’ouvrit avec ces moyens ridicules, quelle puissance a le merveilleux sur l’humanité. Une porte de fer au fond du théâtre, un chien qui hurlait en allant et venant, un puits dans lequel pendait une corde, une boulangère penchée sur son four allumé, tenaient toute une salle dans le silence. On entrevoyait, derrière la grille du fond, Tartaglia et Truffaldino graissant le verrou de la porte et la porte s’ouvrait. Grande merveille ! Ils entraient, le chien les assaillait en aboyant. On lui jetait le pain et il s’arrêtait pour le manger. Pendant ce temps, Truffaldino, plein d’épouvante, étendait au soleil la corde du puits et donnait le balai à la boulangère. Le prince entrait dans le château et en sortait aussitôt avec trois grosses oranges qu’il y avait ravies. Alors le soleil s’obscurcissait, la terre tremblait et une voix criait : « Boulangère, boulangère : prends-les par les pieds jette-les dans le four. » Et la boulangère de répondre : « Non, il y a tant d’années que je nettoie ce four avec mes chairs. Cruelle, tu ne m’as jamais donné un ballai. Ceux-ci m’en ont donné un. Qu’ils aillent en paix. » Et la magicienne Créonta criait : « O corde ! ô corde ! étrangle-les ! » Et la corde répondait : « Barbare, souviens-toi que depuis tant d’années tu m’abandonnes et me laisses ronger par l’humidité. Ceux-ci m’ont étendue au soleil. Qu’ils partent en paix. » Et Créonta disait au chien : « Chien, gardien fidèle, dévore ces misérables ! » Et le chien répondait : « Comment le pourrais-je ? Depuis tant d’années que je te sers, tu me laisses sans pain, ceux-ci m’en ont rassasié. Tu te lamentes en vain. » Et la porte de fer interpellée à son tour par la géante lui répondait : « Tu réclames, inutilement mon secours. Depuis tant d’années, tu me laisses ronger par la rouille, et ceux-ci m’ont graissée. Je ne veux pas être ingrate… »
Il fallait voir la stupéfaction de Truffaldino et de Tartaglia, il fallait écouter leurs triomphants lazzi quand ils entendaient les chiens eux-mêmes, et les boulangères, et les cordes, et les portes parler en vers martelliens comme l’auraient pu faire Goldoni ou l’abbé. Ils s’extasiaient à remercier ces êtres vivants et matériels de la grâce qu’ils voulaient bien leur accorder. Le public était ravi de ces puériles innovations. Sur ce tableau se terminait le second acte qui fut salué de plus d’applaudissements encore que le premier.
Pour ouvrir le troisième acte, la fée Morgane sort du lac baigne les rives de ses jardins enchantés. Elle raconte à la mauresque Sméraldine, sa confidente, qu’elle arrive en droite ligne de l’enfer où elle a appris la conquête des trois oranges par l’héritier du royaume de Carreau. Mais par un heureux hasard, Truffaldino, va paraître sans le prince et porteur des trois merveilleuses oranges. Il sera pris subitement d’une faim et d’une soif magiques. Il ouvrira alors les oranges pour se désaltérer et il arrivera de terribles choses. La fée remet à Sméraldine deux épingles infernales. Aussitôt qu’une jeune fille viendra s’asseoir sur le tertre que voici, Sméraldine doit lui enfoncer dans la tête l’une de ces épingles. Cette jeune fille, qui est la fiancée de Tartaglia, se trouvera alors changée en colombe, et Sméraldine devra s’asseoir à sa place, sur le tertre, afin que Tartaglia l’épouse par méprise. La première nuit de ses noces, Sméraldine enfoncera la seconde épingle dans la tête de son mari qui sera changé en animal. La fée et sa complice s’éloignent en voyant accourir Truffaldino.

L’écuyer balourd du prince Tartaglia s’assied pour attendre son maître. Il a les trois oranges dans son bissac. Une soif violente lui dessèche le gosier ; il se décide à manger l’une des oranges. Il dispose ainsi de ce qui ne lui appartient pas, mais avec une dépense de deux sous il pense réparer le dommage. Miracle ! à peine a-t-il ouvert le fruit, qu’il en sort une jeune fille charmante, vêtue de blanc, qui tombe aussitôt toute pâmée sur le gazon, en disant : « Donnez-moi vite à boire ! je meurs de soif ! malheureuse que je suis ! Dépêchez-vous, ô mon Dieu ! » Truffaldino, oubliant qu’il est à deux pas du lac et ne pensant plus à la recommandation de Celio, ouvre une seconde orange pour désaltérer la jeune fille qui est sortie de la première, mais une seconde jeune fille s’échappe de l’écorce nouvellement ouverte et tombe sur l’herbe à côté de l’autre en demandant à boire. Toutes deux meurent. Truffaldino, épouvanté, va ouvrir la troisième orange, lorsque, par bonheur, le prince arrive à temps pour la lui arracher des mains. A son tour il ouvre le fruit, mais cette fois, c’est auprès du lac, où se désaltère la troisième jeune fille. Elle a nom Ninette. Elle est fille du roi des Antipodes et elle a été condamnée à cette captivité dans une orange par la cruelle magicienne Créonta. Le prince s’absente un moment pour aller chercher au palais des habits dignes d’une si merveilleuse beauté ; pendant ce temps, au moyen de son épingle infernale, la mauresque Sméraldine change en colombe la fille du roi des Antipodes, et elle prend sa place sur le tertre où Tartaglia doit la trouver.

Le prince reparaît bientôt avec le roi son père et toute la cour, très grande est sa surprise de trouver sa fiancée avec un autre visage. Il consent pourtant à l’épouser sur l’heure et tout le monde rentre à la ville.

Nous retrouvons Truffaldino assis dans la cuisine royale, occupé à tourner la broche, lorsqu’une colombe mignonne vient s’abattre sur la fenêtre en disant de sa petite voix flûtée : « Bon di, cogo de cusina. » Et le chef des marmitons, qui sait son monde, répond à la petite colombe : « Bon di, bianca colombina. » « Je prie le ciel, réplique l’oiseau, qu’il t’endorme bien vite et que ton rôti brûle, afin que cette mauresque au vilain museau n’en puisse manger. » En effet, Truffaldino s’endort et le rôti devient noir comme un charbon. Trois fois de suite cet accident se renouvelle. Quand Truffaldino se réveille pour la troisième fois, il apprend par Pantalone la grande colère du roi de Carreau qui, assis à la table nuptiale, entre son fils et la mauresque, attend toujours son rôti. Truffaldino conte à Pantalone le cas de la colombina et tous deux, à coups de serviettes, se mettent à poursuivre l’oiseau. Cette chasse dans la cuisine, dit Gozzi, intéressait beaucoup l’auditoire. Enfin, ils attrapaient la pauvre colombe, et en la caressant ils apercevaient l’épingle magique enfoncée dans ses plumes. Truffaldino tirait l’épingle à lui et voilà que soudain la colombe redevenait la princesse Ninette.

Le roi de Carreau, de plus en plus impatienté d’attendre son rôti quittait brusquement la table du festin, et, son sceptre à la main, suivi de toute sa cour, il venait lui-même voir ce qui se passait à la cuisine et pourquoi le rôti n’arrivait pas. Reconnaissance de Ninette par le prince Tartaglia, récit de la jeune fille, stupéfaction du bon roi de Carreau. Il s’asseyait gravement sur le fourneau, et du haut de ce trône improvisé, il jugeait le cas et les délinquants. Il condamnait la mauresque Sméraldine au bûcher. Les intrigues de Clarice et de Léandre étaient démasquées et tous deux partaient pour l’exil. Enfin on unissait le prince et la princesse en pleine cuisine entre des haies de marmitons, et tout finissait légèrement.

Carlo Gozzi, Théâtre fiabesque, traduction d’Alphonse Royer, Paris, Michel Lévy, 1865.

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4 janvier 2008
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